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Avis
de Juno Skyne
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Il est
des films qui vous clouent au sol. Qui vous prennent au tripes et
ne vous lâchent plus. Après Erin Brockovich, force nous est de constater
que la verve Soderbergh n'a pas pris une ride ni une lourdeur. Le
sujet est assez dur à traiter, pourtant, Traffic est un excellent
film qui ne ressemble à aucun autre. Aux antipodes de la croisade
féminine et uniforme d'Erin, dont le but ultime était d'obtenir un
job et surtout de mettre minable une multinationale, l'histoire de
Traffic est un patchwork d'histoires hétéroclites certes, mais qui,
prises dans leur ensemble, dégagent une cohérence et une pertinence
inouïes. Traffic, c'est d'abord l'histoire d'un juge (Douglas, impecc'
as usual) nommé pour la première fois avec une mission impressionnante:
débarrasser l'Amérique de ses circuits de drogue. Apprenant avec dépit
et sur le tard que sa fille est une junkie, il sera lancé au coeur
d'une intrigue dont les ressorts sont confiés à de multiples personnes.
Carlo Ayala est l'une d'entre elles. Pincé indirectement par un flic-crampon
(Don Cheadle, épatant), il décide de passer momentanément le relais
à sa tendre épouse Helena (Catherine Zeta-Jones, rayonnante) et à
son complice de toujours (Dennis Quaid, très convaincant). A des kilomètres
de là, au Mexique, un flic doit faire face à un général ripou et à
la corruption, monnaie très courante par là-bas.
Sans conteste, Traffic est l'un des meilleurs films de l'année. D'abord
parce que le scénario, pas spécialement original, parvient à entrecroiser
des histoires a priori incompréhensibles, mais qui, une fois le spectateur
sorti de la salle, ont l'air d'aller de soi et d'être aussi limpides
qu'un dessin animé des Teletubbies. Sans la niaiserie ambiante, cela
va sans dire. Cinglant, diaboliquement intelligent, troublant de réalisme,
il n'y a ni complaisance ni l'once d'un second degré dans cette affaire
glaciale de gens dont la seule préoccupation est de se procurer un
magot imposant sans se faire jamais pincer. Et cela est d'autant plus
scotchant que le spectateur se doute bien que cela se passe dehors,
en bas de chez lui... Pire encore, ces gens vendent de la drogue,
contrôlent des cartels, torturent s'il le faut, mais jamais ne se
soucient du petit jeune qui, vingt minutes après leur départ, va faire
une overdose dans un salon des quartiers chics de LA ou de Chicago.
Les seuls consommateurs de drogue, ici ce sont les clients. Pas les
dealers. Eux jouent le rôle de tiroir-caisse. Et c'est là que le regard
acerbe, vif et tendre à la fois de Soderbergh intervient: un regard
transparaissant à travers une caméra voilée d'un filigrane jaune ou
bleu, suivant qu'il faut laisser passer la chaleur brûlante d'un désert
mexicain ou l'atmosphère high-tech, branchée ou dangereusement malsaine
des métropoles yankees. Ce regard, c'est bien le seul du film qui
s'apitoie sur ces ados défoncés, réduits en loques par cette saloperie,
qui se démènent tant bien que mal, mais qui, finalement, n'ont même
pas l'air d'être conscients de ce qui leur arrive...
Brillante, élégante, cette mise en scène est parfaitement au service
du sujet, très (trop?) actuel et d'une humanité qui se déshumanise
de plus en plus. La pirouette stylistique des filigranes est ainsi
parfaitement justifiée et n'est en rien foireuse ou maniérée. Traffic
a cela de très bon qu'il ne nous laisse aucune illusion sur la réalité,
qu'il nous entraîne dans un monde normalement totalement inconnu du
chaland mais que l'on devine fiévreux, affairé, diaboliquement actif
au grand dam des représentants de la loi. Et puis, la caméra de Soderbergh
est carrément magique lorsque, devant elle, même les interprètes les
plus fades sont en état de grâce: cela ne concerne ni Michael Douglas,
Don Cheadle ou Dennis Quaid, bien sûr, mais tous les autres comédiens.
Prenez Catherine Zeta-Jones, par exemple. La "nénette à Zorro" était
particulièrement mauvaise dans Hantise, particulièrement mièvre dans
"Voici" et particulièrement énervante dans la publicité pour une célèbre
marque de voiture. Ici, elle est au sommet de son art, rappelant parfois
Erin Brockovich par son côté mère courage foncièrement aimante. L'autre
facette du personnage est très bien explorée par Soderbergh: de l'autre
c'est une froide manipulatrice, prête à tout pour abattre le témoin
qui fera emprisonner son mari. Et puis, dès que celui-ci est libéré,
elle redevient la bonne épouse, qui cherche les flûtes à champagne
pour les invités du baron de la drogue... Benicio del Toro, acteur
finalement assez fruste devant la caméra est ici magnifiquement servi
par un rôle de flic de la brigade des stups qui croit tout contrôler
mais qui, en réalité, doit lutter pour ne pas servir de pantin intégral
face aux autorités de son pays. Un rôle fort, humain (la scène avec
la petite amie de son défunt partenaire de travail est poignante)
qui lui a compréhensiblement valu l'Oscar du second rôle masculin
(l'élimination de Joaquin Phoenix pour Gladiator est toutefois discutable).
Soderbergh a, lui aussi, grandement méritéle sien. L'idéal pour nous
serait que cela reste une habitude.
En deux mots: fort, juste mais sans concession, un portrait savamment
orchestré, subtil et fascinant du monde de la drogue en Amérique latine
et aux Etats-Unis. Soderbergh est égal à lui-même.
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